Je continue à vous faire profiter de mes lectures, en ce moment c’est « l’Etrangère », le livre de Malika Oufkir (Ed. Grasset) qui a été emprisonnée avec sa famille pendant 25 ans après le coup d’état que son père avait organisé contre le roi du Maroc (le récit de son emprisonnement est raconté dans « la prisonnière »). Elle écrit sur ses réactions après sa libération et sur sa nouvelle vie en France. Le récit est touchant et nous en apprend autant sur notre société que sur ce que peut représenter 25 ans de perte de liberté, surtout quand on est innocent. Il contient en prime quelques petites histoires pathétiques et cocasses comme celle-ci :
… Les jours passent et j’observe le manège des pantins du monde libre. Du lundi au vendredi, ils sont tous en cellule, sagement, sans révolte. Le samedi, c’est jour de promenade, les portes s’ouvrent et le troupeau sort, se ruant sur les magasins. Car il faut faire provision de tout et surtout de rien, écumer les centres commerciaux pour stocker de quoi tenir la semaine suivante... Je n’oublierai jamais ma première visite au centre commercial, cette caverne d’Ali Baba de la consommation. Un océan de produits, de couleurs, de bruit et de musique. Les victuailles débordent de toutes parts, c’est à la fois écoeurant et fascinant, elles s’entassent en piles en pyramides, en blocs. Les bacs frigorifiques regorgent, la lumière crue révèle des kilomètres de produits frais, de boîtes, de sachets… de tout, en somme et même plus… Le beurre… il occupe à lui seul un bac frigorifique entier. Demi-sel, salé, de Normandie, 50% de matière grasse, facile à tartiner, au lait cru… il y en a tant que j’en ai le vertige. Des dizaines de marques, d’emballages, du simple papier aluminium à la barquette en plastique, tout cela décoré de couleurs vives, de l’or, de l’argent, du rouge…
.. Quelques minutes durant, je promène un caddie vide, ralentissant devant les produits, repassant deux fois, trois fois devant les mêmes. Je me fais l’effet d’un père de famille respectable tournant autour d’une prostituée. Soudain, c’est le déclic. J’achète. J’achète tout, prise d’une ivresse folle. Tout, ou plutôt les produits de première nécessité, tous ceux et seulement ceux dont j’ai tant manqué pendant ces années de détention… Une femme passe à ma hauteur, un enfant assis dans son caddie. Je surprends son regard furtif sur mon chariot, dont le contenu conviendrait mieux à un bunker en prévision de la troisième guerre mondial qu’à une cuisine familiale.
Je m’interroge un instant sur les pensées de cette femme quand j’aperçois au hasard d’un rayon un pack de boîtes de fromage en promotion. Boursin à l’ail et fines herbes, promotion exceptionnelle sur 10 boîtes. Jetant un coup d’œil à droite et à gauche, je m’aperçois que par bonheur, personne ne m’a devancé dans cette opportunité sans égale. Quelle affaire, dix boîtes pour le prix de cinq… Peu importe qu’il soit à l’ail, aux fines herbes, nature ou paprika. Vite, avant qu’une ménagère plus maligne que les autres ne s’en empare, je glisse trois packs dans mon chariot, trente boîtes de boursins. Et je m’éloigne fièrement, espérant qu’à la caisse on ne m’obligera pas à en rendre quelques-unes, par souci de démocratie.
De retour au bercail, je remplis le réfrigérateur de mes boîtes de boursin, qui tiennent difficilement dans un espace trop exigu pour elles. Au passage, les quelques friandises que j’aime vraiment seront cachées derrière les boîtes de fromage, bien au fond, presque invisibles. C’est un vieux réflexe, dont j’aurai sans doute le plus grand mal à me départir : protéger ce qui m’appartient, car rien n’est plus fragile que la propriété.
A présent j’attends, non sans une certaine fierté, le retour de l’homme que j’aime, afin de lui montrer ma prise de guerre.
- C’est quoi tout ce boursin ? s’exclame Eric, décontenancé
- C’était en promotion. Devine combien je l’ai payé !
A son sourire, je comprends que le monde des pantins du samedi ne m’appartient pas encore tout à fait. Et la porte du réfrigérateur se referme sur trente boîtes de fromage.
Ce que vous dites