A la demande générale de Nirvana, voici la fable de l’huître et du poulpe, bonne dégustation à vous tous et… toutes bien
sûr et bonnes vacances en couple, ou pas
Révoltée tout autant que pleine de frayeur
A l’idée de tomber aux mains des mareyeurs
Une huître jeune et belle entreprît
d’échapper
A son fatal destin : le panier du pêcheur,
De l’écailler la lame, puis la dent du dîneur ;
Car l’homme des tavernes a du goût pour happer,
Gober et déguster les fruits de l’océan
Profitant de la nuit, sans plus atermoyer,
Du banc de ses ancêtres elle ôta son séant
Roulée par les courants, brassée et à demi broyée,
Notre coquillage trouva refuge enfin
Dans l’épave noyée d’un vaisseau ancien
Là l’huître s’endormit, rendue mais soulagée
Or dans le ventre obscur de la galère
Vivait déjà, triste et célibataire
Un poulpe dont la mère était naguère
Passée de vie à trépas fort âgée
Il ne guérissait pas notre céphalopode
De la détresse de ce deuil, cherchant sans cesse
Quelque nouvel objet qui méritât sa tendresse,
A qui son cœur brûlât de dédier une ode
Qu’il pût chérir, combler d’attentions majuscules
Envelopper aussi de multiples caresses
Qu’il dispensait fort bien de ses huit tentacules
Qu’elle était donc mignonne, dans son pourpoint vert
Et son écrin nacré qu’elle avait entr’ouvert,
Notre jeune fugueuse assoupie dans le soir…
Je vous laisse à penser la suite de l’histoire:
Le poulpe sut si bien jouer de la ventouse
Que l'huître il séduisit et en fit son épouse
Et pourtant, certains soirs, la bisbille et la brouille
S’installent tout à coup au cœur du couple heureux :
Au milieu des ébats, le mollusque peureux
Retrouve sous l’étreinte du mari la trouille
Enfouie dans l’ostréenne mémoire,
D’être ouvert de force, d’être aspiré,
Dévoré ; englouti par quelque monstre noir,
Il ferme le clapet de sa couche livide
Mais l’octopode alors revit son cauchemar :
Le silence, et surtout l’insupportable vide
Laissé par le départ du maternel calmar
Tentant d’amadouer son bivalve précieux,
Shiva perdu chez Neptune, notre amoureux
Lui fait une prison de tous ses bras noueux
Plus il enserre et plus l'huître se claquemure
Plus elle se retire en sa crayeuse armure
Plus il la ligote, en lui demandant pardon,
Tant l’agite la peur d’un nouvel abandon
Alors, si ce sont là si absurdes façons,
Comment donc expliquer, où trouver la raison
Que tant d'huîtres convolent avec tant de supions ?
De leur union parfois naît une créature
Mi-pieuvre, mi-mollusque – étrange géniture ! –
Ayant de l’un hérité la terreur
D’être largué, et de l’autre l’horreur
D’être tenu serré, d’être étouffé
Cet être vit séduit autant que repoussé
Par l’idée d’un hymen ou de l’intimité :
On le voit qui passe sa terrible existence
A tendre les bras à ceux qu'il tient à distance !
Oui, sous la surface du drap bleu que les anges
Etendent sur les eaux, bien des choses étranges
Se passent en dehors des usages et à l’abri des yeux
Grâces en soient rendues aux Dieux, il n’est loisir
D’en voir d’aussi belles en nos terrestres lieux !
Là, chacun reconnaît l’objet de son désir
Ou de sa répulsion, agit et pense clairement
Et cultive en son cœur de bien purs sentiments
Et pourtant, quelquefois, je regarde au-delà
Et je me dis que nous autres humains
Ressemblons fort à ce couple marin :
N’allons-nous pas choisir pour compagnon de route
Justement celui-ci, justement celle-là
Dont nous souffrons le moins la façon dont il joute
Pour se mettre à l’abri des dangers qu’à ses yeux
Lui font courir nos artifices et nos jeux
Le propos de ma fable est de vous avertir :
Le paradis des amants peut dissimuler un bagne :
A tout le moins, j’ai cherché à vous divertir,
Toi qui me lis, ton compagnon ou …ta compagne
Alain Crespelle
Janvier 1986
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